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La rédaction
a choisi
pour vous
un article de Henri Boland
sur le récit d'un voyageur
empruntant le train de Nîmes à Anduze, puis la voiture jusqu'à Saint-Jean du Gard, en août 1907
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Au pays des camisards :
Les Cévennes des Gardons
I
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Toutes les cigales du Midi s'étaient vraisemblablement donné rendez-vous ce matin d'août dans les garrigues de Nîmes, car jamais mes oreilles n'ouirent cacophonie plus complète et concert plus assourdissant. Et il fallait quelque courage aux cigales pour lancer leurs trilles à toutes volées par cette température torride. |
| Par l'intensité de la chaleur aux premières lueurs de l'aube, la journée s'était annoncée comme devant être écrasante. Le Rhône, sous un ciel sans nuages et un soleil de feu, roulait du plomb fondu. Les excoriations rocheuses qui, le pont de Tarascon franchi, bossèlent le sol tourmenté, ici toutes nues, là vêtues d'herbes sèches et jaunes ou d'arbustes rabougris, avaient conservé la chaleur emmagasinée la veille et que la fraîcheur relative de la nuit avait été impuissante à atténuer. Dans les tranchées pierreuses, le train roulait entre les murailles d'une infernale fournaise ; la chaleur renvoyée par les pierres embrasées frappait les vitres des wagons, pénétrait à l'intérieur, où de rares voyageurs somnolents soutenaient une lutte inégale avec des légions de moustiques insaisissables et voraces. |
Le personnel des gares suait sang et eau ; c'est à peine si les chefs des petites stations, perdues dans le désert pierreux, avaient la force d'insinuer entre leurs lèvres le sifflet officiel pour donner les signaux de départ. Tout se confondait dans l'embrasement universel ; le sol calciné craquait sous les pas comme au lendemain d'une forte gelée, les ruisseaux à sec n'avaient pas une goutte d'eau dans leur lit de cailloux, tout se taisait dans la nature assagie, sans force et sans voix, tout, hormis les intrépides cigales.
Aussi fut-ce pour les touristes emprisonnés dans le train, un véritable soulagement lorsqu'au-delà de Nîmes et surtout d'Alais se montrèrent les premières verdures, et qu'à l'extrémité de la vaste plaine cultivée apparurent à l'horizon les crêtes encore bien dénudées qui enserrent la cluse d'Anduze. |
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| Ruines du château de Tornac. Dessin de F. Gautier |
De l'autre côté de ces roches blanches ou grises, c'était la fraîcheur, c'était l'oasis, c'était le salut. Ces montagnes enchevêtrées, dont le château ruiné de Tornac, des 12e et 14e siècles, juché sur une colline que contourne et baigne le Gardon d'Anduze, semble garder la porte, ces crêtes si confuses qu'un géographe même a de la peine à s'y reconnaître, ce massif tortillé, coupé de vallons et de sous-vallons creusés en étroits défilés, en âpres gorges, ce sont les Cévennes des Gardons, c'est le pays des Camisards, la Cévenne dans les Cévennes, une France à part dans la grande France.
La foi y est restée vive, ardente, combative, comme au temps des guerres de religion où de pauvres paysans, subsistant du fruit du châtaignier, résistaient victorieusement à l'autorité royale et, sous la conduite de chefs tels que Roland et Cavalier, tenaient en échec les troupes régulières et souvent leur infligeaient de sanglantes défaites. |
La configuration du pays favorisait singulièrement cette résistance des partisans huguenots.
À l'abri dans leurs enceintes rocheuses, dans les sombres ravins longés par des sentiers "précipiteux", ils défiaient leurs adversaires, et il fallut que les stratèges royaux construisissent des routes pour parvenir à les déloger. La plupart de ces chemins militaires existent encore et sont connus sous l'appellation générique de chemins du Roi.
Dans les champs, des tombes de pierre se dressent à l'ombre des châtaigniers ; de l'époque des grandes luttes pour la liberté de conscience est demeurée cette coutume de faire enterrer les siens, non dans un cimetière commun, mais dans la propriété familiale.
Sur les hauts plateaux où l'herbe arasée tremble au souffle du septentrion et d'où l'œil erre sur le dédale des monts et des vallées, les pasteurs tiennent encore les prêches du Désert, qui continuent à attirer des foules pieuses et fidèles.
II n'est pas de race plus farouche, plus entêtée et plus tenace que cette race cévenole.
Dès l'entrée du pays, on s'en convainc par les cultures en terrasses qui escaladent les flancs des collines, avec leurs murs de pierre grise ou brune soutenant la terre apportée à dos d'homme, par les canaux d'irrigation ou béals qui fertilisent ces maigres lopins de terre et y entretiennent la fraîcheur fécondante.
Les hommes qui accomplissent ces travaux d'Hercule avec patience, avec opiniâtreté, sont les dignes descendants des Cévenols des temps héroïques, de ceux que leurs contemporains appelèrent la race intraitable, et qui avaient pour devise :
Plus â nous frapper on s'amuse.
Tant plus de marteaux on y use.
Telle est la nature et tel est l'homme, l'un procédant de l'autre, tous deux s'harmonisant, s'expliquant et se justifiant dans cette Gardonnenque, pays du mûrier - l'arbre d'or - et du châtaignier - l'arbre à pain -, région bien spéciale de roches dures siliceuses, de schistes luisants à séricite se heurtant au nord aux granites du mont Lozère et relevés au sud par les masses granitiques de l'Aigoual et du Liron. |
Anduze ! Tout le monde descend. Anduze est en effet, pour l'instant du moins, car la voie ferrée est en construction jusqu'à Saint-Jean-du-Gard, un terminus et un bout du monde. La gare est assez éloignée de la petite ville ; celle-ci doit à sa situation une animation considérable, que le prolongement de la ligne diminuera sans contredit de façon sensible.
C'est d'Anduze, en effet, que partent pour le moment les diligences qui s'insinuent avec la route dans la cluse du Gardon et desservent les vallées de Saint-Jean, de Saint-André, de Lasalle, ces petites régions cachées dans les plis de leurs montagnes et demeurées en dehors du mouvement du tourisme, qui s'appellent la Salindrinque, le Valborgne, le Valfrancesque ou Vallée française.
Mais n'anticipons pas sur l'ordre et la marche régulière des choses.
Anduze vaut qu'on s'y arrête. Du reste l'heure du déjeuner a sonné à toutes les horloges et à tous les estomacs et, par les soins obligeants de M. Léon Marquet, délégué du Touring-Club de France et président du groupe de Saint-Jean-du-Gard du Club Cévenol, un repas frugal et bien ordonné, servi dans une salle suffisamment sombre pour que le rutilant soleil et les mouches audacieuses n'y pénètrent pas à notre suite, nous attend pour reconstituer nos forces défaillantes. |
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| Anduze : La Tour de l'Horloge |
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Le déjeuner terminé, nous nous attablons à la terrasse d'un des nombreux cafés dont toute villette du Midi est prodigue et, tout en sirotant notre moka à petites gorgées, nous suivons du regard les allées et venues de la population sur la place, encombrée de charrettes, de carrioles, de diligences vétustes et polychromes ; dont tout un côté est occupé par l'ancien château, construit par Vauban et flanqué de quatre tours décapitées. Jadis contigus à une porte de la ville, ses jardins s'étendaient jusqu'au Gardon, vers la gare actuelle. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une masse de pierre sombre ; le rez-de-chaussée abrite un bureau de tabac et le café du Château, et une partie du manoir est à louer.
Plus loin, la tour de l'Horloge a gardé belle et austère allure ; elle est moins pompeuse cependant que le temple protestant aux colonnes massives, auprès duquel la modeste église catholique fait figure de pauvresse à côté d'un grand seigneur.
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Anduze fabrique des chapeaux de feutre et des poteries renommées, notamment de grands vases de jardin fort élégants.
Ces détails me sont fournis, partie par mon aimable compagnon, M. Marquet, partie par un indigène aux manches retroussées et à la veste négligemment jetée sur les épaules, qui est venu s'asseoir à notre table et m'a immédiatement reconnu, chose d'autant plus aisée qu'il ne m'avait jamais vu.
II est prolixe, ce fils de l'antique Andusia ; il veut absolument me mettre au courant des faits et gestes de ses concitoyens des deux sexes, me faire par le menu la chronique de la localité et je me demande avec quelque anxiété comment j'échapperai à ce flux de paroles, lorsqu'une voiture s'arrête et sauve la situation au moment où elle me parait le plus désespérée : cette voiture est celle qui doit nous emmener, M. Marquet et moi, à Saint-Jean-du-Gard. |
La voiture est confortable et le trajet ravissant. Un petit cheval nerveux nous entraine à belle allure, magistralement conduit par Auguste, un cocher cévenol pour qui la route n'a pas de mystères, mais qui n'est pas prodigue de paroles comme mon ami improvisé d'Anduze.
C'est un automédon discret, il se borne à souligner d'un clignement d'yeux, d'une inclinaison de la tête, d'un mouvement des lèvres, les explications que me donne M. Marquet chemin faisant. Il ne prendra la parole que s'il y est formellement invité, et encore sera-t-il bref et concis. C'est l'homme concentré de la montagne, par opposition au phraseur de la plaine. Il est calme, réfléchi, sentencieux, plein de bon sens ; ses mouvements sont mesurés, sans brusquerie, et ses manières familièrement respectueuses contrastent du tout au tout avec le sans-façon gênant des gens de la vallée. Chez lui, pas d'excès d'obséquiosité, pas de morgue vaine ; il est simple, il est naturel, il demeure à sa place, il ne s'impose pas, mais son respect est exempt de platitude, et l'on sent que l'on a devant soi une conscience fière, un libre esprit, qui demande à être traité d'égal à égal.
Quelle différence aussi entre ce fier Cévenol, à l'âme ouverte, à l'esprit dégagé, et le méfiant et cauteleux Caussenard, muré en lui, à qui tout étranger fait peur et sur qui semble planer je ne sais quelle séculaire fatalité ! |
| Mais, au fait, comment allons-nous sortir d'Anduze ? Nous serions fort en peine de le dire si nous n'étions tout à l'heure montés sur la digue établie au point même où le Gardon s'échappe de la prison de pierre de la cluse, fissure étroite entre deux monts qui se regardent de près et dont l'un, le Rocher Saint-Julien, haut de 324 mètres, est couronné par les ruines d'un château-fort qui gardait ce défilé, véritable porte naturelle de la Gardonnenque. |
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| Anduze : Les quais et la Porte des Cévennes |
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La route longe la base de la digue, s'élève, côtoie la rive droite du Gardon, passe à côté de la fabrique de poteries, et nous voilà dans un monde nouveau, en pleine Cévennes, au sein d'un cirque circonscrit par des cimes rondes et partiellement boisées, derrière lesquelles s'estompent dans le lointain violet d'autres cimes, hérissées dans le ciel d'un bleu profond, qui se reflètent, avec le vert des arbres, dans le maigre filet d'eau coulant, parmi les pierrailles, dans le lit de la rivière, bien large aujourd'hui, en pleine et prolongée sécheresse, mais insuffisant au moment de la fonte des neiges et des grandes crues.
Si peu d'eau qu'il y ait, il en reste toujours dans ce torrent. Le Gardon est d'un débit constant ; il alimente des filatures de soie, une industrie qui périclitait naguère et qui est redevenue très prospère ; il nourrit du poisson, qui se retranche, l'été, dans des trous ou dormants où les poursuivent les pécheurs professionnels, lesquels connaissent bien ces retraites et s'appliquent même un peu trop à en débusquer les occupants.
La route est mise à mal et la vallée dévastée par les travaux du chemin de fer ; cependant le trajet est fort beau par cette après-midi radieuse et c'est un rafraîchissement que de circuler en voiture découverte, au murmure des eaux et sous les arbres à larges feuilles, après le parcours de ce matin en chemin de fer dans le pays bas outrageusement brûlé. Des vallons latéraux s'ouvrent : le Gardon de Mialet, descendu du Valfrancesque, vient confondre ses eaux avec celles du Gardon de Saint-Jean pour former le Gardon d'Anduze, qui lui-même se versera dans le Gardon d'Alais pour former le Gard.
La vieille route d'Alais enjambe les vallons et se hisse au flanc des monts pour franchir la crête en vue d'un grand panorama. Plus loin, la Salindre ou Gardon de Lasalle achève son cours dans le Gardon de Saint-Jean et la route de Lasalle se détache de la nôtre, qui traverse le Gardon de Saint-Jean pour en remonter ensuite la rive gauche.
La voie ferrée, se tenant à quelque distance, perforant les collines par des tunnels, passant sur des viaducs, franchit aussi le Gardon au-dessus de la route.
Tout de suite après, un coin charmant. Dans le lit du Gardon, grossi par la Salindre, un îlot de cailloux gris parmi lesquels poussent des oseraies dont le vert tendre met une note claire dans le paysage assombri par le vert noir des pins qui escaladent les pentes et que le soleil déclinant laisse dans l'ombre mystérieuse et profonde. Ces paysages du Midi sont noirs pour nos yeux de gens du nord, accoutumés aux essences claires, aux hêtraies, aux chênaies ; ils ont un besoin impérieux de soleil pour les faire valoir. Le ciel se couvre-t-il, l'atmosphère se charge-t-elle de nuages, aussitôt ils perdent tout leur éclat, ils deviennent inquiétants et presque sinistres.
La vallée se resserre pour s'ouvrir de nouveau. Les cirques succèdent aux cirques, les défilés aux défilés, tous pareils, dans l'uniformité d'un paysage classique qui fait songer aux toiles du Poussin et à certains coins d'Apennin.
Mais la route s'anime, se peuple, se borde de maisons ; elle devient une avenue, puis une rue étroite, long boyau pavé entre constructions hautes et noires.
Nous sommes à Saint-Jean-du-Gard. |
Entrée sensationnelle. Les boutiquiers sont sur le pas des portes : les femmes cueillent les enfants qui, impassibles et indifférents, jouent au beau milieu de l'artère principale, sans souci des chevaux et des voitures. Des têtes curieuses apparaissent aux fenêtres. M. Marquet salue, Auguste distribue des sourires et moi je fais comme eux, pour ne pas rester en arrière dans cette allégresse discrète et universelle.
Saint-Jean-du-Gard est bientôt vu. En arrière de la rue principale, qui épouse le tracé de la route de Saint-André dans la traversée de la petite ville, les rues de l'antique quartier de la Bourgade dominé par la tour romane de l'Horloge, convergent vers la promenade du Temple, plantée de marronniers, à côté du vieux pont en dos d'âne, très pittoresque, jeté sur le Gardon.
Un peu en aval, va se construire un autre pont destiné à réunir la gare à la ville, la gare dont les bâtiments se dressent là-bas, sur la rive droite de la rivière torrentielle, au clair filet d'eau alimentant des filatures de soie. L'ancien pont devenait notoirement insuffisant et même dangereux pour le trafic que le chemin de fer va amener à Saint-Jean.
Dans ce quartier de la gare, sur un tertre entouré de belles plantations, un vieillard disert et aimable, M. Soubeyran, nous fait les honneurs de sa propriété, son œuvre et une œuvre de ténacité cévenole dont il peut être fier. II nous invite à parcourir avec lui les allées d'un magnifique bois de sapins de cinq hectares qu'il planta de ses propres mains et qui lui coûta en tout trente-deux francs, seize francs de graines et seize francs de main-d'œuvre. Par ce temps de déboisement à outrance, il fait bon constater qu'il existe encore des hommes occupés à habiller la terre de France que tant d'autres sont en train de dénuder. |
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| Saint-Jean du Gard : château de Cabrières |
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En face, toujours au-delà du vieux pont, le château de Cabrières, propriété de M. Émile Mercet, Président du Comptoir National d'Escompte de Paris, étale parmi les vallons et au flanc des petits monts les futaies qui enveloppent la blanche demeure au cachet italien, entourée de pelouses, d'eaux jaillissantes, de mousses soyeuses et de chatoyantes verdures.
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Un bon chemin, artistement et sinueusement tracé, monte à travers la propriété au sommet du Pic des Valettes, haut de 453 mètres, 266 mètres au-dessus de Saint-Jean, et d'où la vue, belle et étendue, erre sur les petites montagnes du bassin de Saint-Jean, dont le Brion est roi, sur le massif du Liron et son point culminant, le Fajas, sur le granitique mont Lozère, sur le majestueux Aigoual et sur les vastes espaces des hauts plateaux où se tinrent, au temps des dragonnades, les assemblées des protestants persécutés et où s'élève un obélisque à la mémoire de l'édit de tolérance et de ceux qui périrent pour la liberté de conscience.
Lorsque nous redescendons dans Saint-Jean, les fabriques se vident et les rues s'emplissent de l'essaim grouillant des fileuses rentrant du travail. On dirait des abeilles essaimant d'une ruche. Cette population semble heureuse; elle ne connaît pas la misère, aucun tableau d'insolente richesse ne s'étale devant sa médiocrité dorée. Les heures de travail sont combinées de telle façon que les femmes puissent vaquer aux soins du ménage, préparer les repas et elles donnent aux jeunes mères la faculté d'allaiter leurs enfants à intervalles réguliers.
Sur la promenade, dans les carrefours, aux angles des rues, des rassemblements se forment ; les yeux noirs des filles brillent dans les demi-ténèbres du crépuscule et font concurrence à la lumière électrique qui jette sur les groupes des lueurs blafardes et fait ressembler ces vivants à des grappes de mouvants fantômes. Les hommes, graves, presque sévères parmi le gazouillis des femmes, vont et viennent lentement, le regard sombre sous le chapeau noir à larges bords ramené sur le devant de la tête et projetant sur leurs fronts un liseré d'ombre. Ils parlent, ils causent avec animation, ils dissertent, ils discutent.
De quoi ou sur quoi ? De politique probablement, ou bien sur les questions religieuses. Politique et religion, pour eux, c'est tout un. Les protestants sont rouges, les catholiques sont blancs.
De part et d'autre les passions sont vives. Les vieux ferments de haine ne sont pas complètement éteints : la moindre étincelle suffit à raviver la flamme.
On se surveille, on s'épie et souvent on se jalouse. Ce sont choses de petite ville, où la pensée est forcément rétrécie par un horizon trop borné.
Mais, au moins, ces gens travaillent, pensent, lisent ; ils parlent et ils écoutent parler, ils aiment la controverse ; les catholiques vont au sermon, les protestants sont assidus au prêche ; tous ont de l'intellectualité et une intellectualité supérieure à la moyenne.
Tout à l'heure, on me fit faire la connaissance d'un des protestants notoires de Saint-Jean, M. Eugène Daumet. M. Daumet est boulanger de son état, mais il est aussi penseur et écrivain. II fouille les archives de la commune, il compulse les textes, il rapproche les documents, il publie le résultat de ses recherches dans des brochures d'histoire locale comme celle qu'il a consacrée à Jacques-Josué Cardonnet, victime de la Terreur révolutionnaire ; il fait revivre la vie antique de la cité dont il est l'enfant et en même temps l'administrateur en sa qualité d'adjoint au maire.
Je l'ai trouvé dans sa boulangerie. Simplement, sans apprêt, sans ostentation, il a interrompu son travail pour me causer quelques instants et j'ai été frappé de la profondeur de son érudition, de l'étendue de ses connaissances, de son parler calme et mesuré.
Pas un muscle ne tressaillait dans son visage, mais les yeux flamboyaient et il me semblait que soudain revivait, dans cette figure illuminée et grave, l'âme héroïque des vieux covenantaires. |
Henri Boland
(Écho des touristes) |
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