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Larzac, patrimoine et tourismeLarzac, patrimoine et tourisme, 1998

Article publié dans
Causses & Cévennes
janvier - mars 1998, p. 478

La rédaction a choisi
pour vous
un article sur le patrimoine
et le tourisme du Larzac
signé par le Parc national
des Cévennes
Larzac, patrimoine et tourisme

Dans la longue histoire du Larzac que les archéologues, pour les parties les plus anciennes et les historiens pour les plus récentes, mettent peu à peu à jour et explorent, nous possédons, dès 1341, une description du plateau.
Ce dernier, qui a pris le nom d'une exploitation agricole dénommée Larzac, est décrit au XIVe siècle par le procureur de la commanderie de Sainte-Eulalie, Bompar de Mauriac, comme une terre pierreuse, peu fertile voire stérile, en partie isolée, sèche et aride et sans eau.

Cette montagne du Larzac apparaissait aux hommes du XIVe siècle comme quasi inhabitée et possédant peu de bois, de vignes et de cultures. Il précise que l'hiver y est rude et que la traversée de ce vaste plateau peut s'avérer dangereuse pour le voyageur isolé, vu le petit nombre de villages et de lieux habités.

Cette description assez peu flatteuse du plateau, mais réaliste, bien que la note négative soit volontairement accentuée, est exacte pour certains éléments. Si la traversée du plateau n'expose plus désormais les voyageurs aux risques des bandits de grand chemin et détrousseurs en tout genre, l'hiver y est toujours aussi rude, mais sûrement moins qu'avant. L'eau y est présente désormais partout grâce à l'adduction relativement récente, mais l'eau " vive" à l'exception de celle des lavognes y est toujours aussi rare. La population y est certainement moins nombreuse qu'au moyen-âge mais l'agropastoralisme millénaire du plateau du Larzac utilise de moins en moins de main d'œuvre. Par contre, le machinisme a peut-être permis de gagner des terres cultivables et la forêt, peu à peu et lentement, aurait tendance à se reconstituer sur la lande de moins en moins parcourue par les troupeaux.
 

commanderie de Ste Eulalie La commanderie de Sainte-Eulalie se trouve dans une échancrure du plateau du Larzac constituée par le Cernon. Les Templiers construisirent sur le Cernon deux moulins bladiers où les habitants de Sainte-Eulalie, mais aussi ceux de La Cavalerie, étaient tenus de faire moudre leurs grains. Une vue du front est de l'enceinte du village élevée par le maître maçon Dorde Alaus, après 1446. De gauche à droite, la toiture du "dortoir des moines" de la commanderie, la tour porte du village, à l'arrière-plan le clocher de l'église reconstruit au XIXe siècle mais bâti sûrement au XIVe, à l'extrême droite l'une des trois tours circulaires de l'enceinte.

Sur le plan historique, depuis le milieu du XIIe siècle jusqu'à la Révolution Française, le Larzac, pour sa plus grande partie mais pas sa totalité, va être géré successivement par les Templiers puis les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. C'est peu après la prise de Jérusalem par l'Armée des Croisés, en 1099, qui aura pour conséquence, sur ces lointaines terres de l'Orient, la formation éphémère d'un royaume chrétien en terre d'Islam, que sont créés les ordres du Temple et de Saint-Jean.

commanderie de Sainte Eulalie sur le Larzac
Au premier plan, la fontaine, entourée par trois platanes et un tilleul depuis 1847. Avant cette date, la fontaine élevée par le Commandeur Jean de Bernuy Villeneuve, vers 1648, était ombragée par quatre ormeaux. A l'arrière- plan, à droite, le réfectoire du XIVe siècle avec l'extension de la commanderie, à gauche, de 1442.
Ces moines-soldats vont marquer jusqu'à nos jours cette partie du bassin méditerranéen et la presque totalité de l'Europe. Issus de la noblesse, les Frères de la Cavalerie du Temple, ordre créé en 1118 à Jérusalem, se donnent pour mission, sous l'habit religieux et avec une règle inspirée de celle des Augustins, de défendre les pèlerins et le tombeau du Christ.
En 1114, d'autres chevaliers, ceux de Saint-Jean-de-Jérusalem, également issus de la noblesse, vont transformer l'hôpital laïc, installé dès le milieu du XIe siècle dans le quartier du Muristan, en monastère et leur mission sera d'assurer le soin des pèlerins et des pauvres se rendant à Jérusalem. Peu après, ils prendront l'habit militaire et se battront côte à côte avec les Templiers. Après la suppression de l'Ordre du Temple, en 1312, ils hériteront des biens de ces derniers.

Ces deux ordres à la fois religieux et militaires, luttant les armes à la main contre l'infidèle en Palestine, ne pouvaient compter en Terre Sainte sur des revenus suffisants. Les Croisés pas assez nombreux installés dans le Royaume de Jérusalem mais aussi dans le comté d'Edesse, dans le comté de Tripoli et dans la principauté d'Antioche, ne pouvaient pas assurer des revenus financiers suffisants aux deux ordres.

Par contre, en Occident, l'esprit de la Croisade soufflant toujours avec autant de vigueur, de très nombreuses donations vont permettre aux moines-soldats du Temple et de l'Hôpital, d'assurer cette logistique humaine, matérielle et financière, qui leur permettra de remplir leur mission. Ces donations vont s'organiser autour des commanderies regroupées administrativement en prieurés.

A Sainte-Eulalie, la fontaine élevée par Jean de Bernyuy Villeneuve avec sa vasque à godrons et son pied à balustre date des années 1648. C'est le seul site pourvu d'unefontaine. En arrière, le chevet hémicylindrique de l'église construite par les Templiers. Jean de Bernuy Villeneuve changea, en 1642, l'orientation de l'église fit percer le chevet d'une belle porte monumentale. Elle constitue le plus beau morceau d'architecture classique visible sur les sites Templiers et Hospitaliers. fontaine de Ste Eulalie, sur le Larzac

Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, la France et l'Europe étant encore essentiellement rurales, les donations comportent surtout des terres, des bois des exploitations rurales, des villages même avec leur église.
Les commanderies de villes, bien moins nombreuses - à part les importantes commanderies de Paris ou de Londres par exemple - ne consistaient généralement qu'en de simples maisons. C'était le cas à Millau, Rodez, Villefranche-de-Rouergue et Espalion.

Dans le Rouergue, Templier et Hospitaliers vont créer sept commanderies. Les Templiers s'installeront à Drulhe, à Espalion, à La Selve, à Millau et à Sainte-Eulalie, sur le Larzac.
Les Hospitaliers seront présents dans la commanderie de Saint-Félix-de-Sorgues, des Canabières et plus tard, de Lugan. Après 1312 et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ils gèreront l'ensemble des commanderies.

Paradoxalement, sur un territoire, celui du plateau du Larzac, décrit par Bompar de Mauriac, au milieu du XIVe siècle, comme plutôt déshérité, le dernier Commandeur de Sainte-Eulalie, Jean-Antoine-Joseph Elzéar de Riqueti Mirabeau, tirait des revenus qui étaient les plus importants ou parmi les plus importants des commanderies du grand prieuré de Saint- Gilles. L'estimation de la commanderie de Sainte- Eulalie au moment de la vente des biens nationaux confirmera cela.
Ces regroupements dont la finalité en l'état de la recherche nous échappent, présentement entamés par les Templiers et poursuivis à leur suite et dans une parfaite continuité par les Hospitaliers, vont donner naissance, au XVe siècle, aux villages fortifiés bien connus de Sainte-Eulalie, de La Cavalerie et de La Couvertoirade.
Au Viala-du-Pas-de-Jaux, l'on se contentera d'ajouter aux bâtiments à caractère résidentiel et agricole de ce membre, une énorme tour fortifiée réservée en partie à la population.

La Couvertoirade sur le Larzac
Une vue partielle du front sud du village fortifié de La Couvertoirade.
Ceci permet d'apprécier la position du village dans un vallon qui a été recherché par les Templiers. L'enceinte du village fortifié, presque intacte, a été élevée en 1439. On la doit au même maître maçon de Saint-Beauély, Dorde Alaus. Les travaux devaient durer quatre ans sous peine de pénalité s'ils n'étaient pas achevés dans les délais.

  L'œuvre des Templiers et des Hospitaliers nous est parvenue pratiquement intacte. Certes, le paysage si fort du Causse du Larzac, dans lequel les Templiers et les Hospitaliers, puis les Chevaliers de Malte (du XVIe au XVIIIe siècles) ont pu retrouver ceux de Terre Sainte, de Rhodes et même de Malte, a quelque peu évolué depuis, mais l'essentiel est resté. S'il faut imaginer un couvert forestier plus important, une présence des buis et des genévriers moins dense que de nos jours sur les terres de parcours, probablement moins de terres cultivées qu'actuellement et des drailles et passades toutes utilisées et plus fréquentées, le paysage demeure.

château de La Couvertoirade A l'est de l'enceinte du village du XVe siècle de
La Couvertoirade, sur un rocher élevé, les Templiers bâtirent, vers 1200, un petit château avec logis, tour grenier et ouvrage défensif en avant de la porte dénommée barbacane.
Au premier plan, laissée à l'extérieur de l'enceinte au XVe siècle, une bergerie ou des écuries surmontées d'un pailler certainement élevé par les Templiers,
Juste au-dessus de celle-ci, à l'aplomb du rocher présentant une paroi presque verticale, le mur Est du donjon ou peut-être de la tour grenier des Templiers. L'édifice rabaissé est couvert de lauzes actuellement,

Sur cette question et pour des bouleversements plus contemporains, nous ne pouvons que renvoyer à l'excellent article de Alain Saussol, dans le n° 3-1997 de Causses et Cévennes.
Dans un paysage qui touche déjà par lui-même au métaphysique, s'inscrivent des ensembles architecturaux exceptionnellement préservés qui font de Sainte-Eulalie et de ses membres la commanderie type.
Le visiteur motivé et intéressé ne pourra qu'aller de surprises en surprises en constatant que ces ensembles, commanderie, château et villages fortifiés sont pratiquement intacts.
Si à La Cavalerie, les trois tours subsistantes sur les quatre d'origine ont été arasées au niveau du chemin de ronde pendant les guerres de religion, l'enceinte fortifiée du XVe siècle est en grande partie préservée.

La commanderie de Sainte-Eulalie doit être considérée comme la plus représentative de France et peut-être d'Europe où Templiers et Hospitaliers étaient presque partout présents. Le patrimoine a été élevé surtout à l'époque des Hospitaliers, enceintes des années 1440, église de La Couvertoirade du XIVe siècle, maisons des XVe et XVIIe siècles, pour l'essentiel, tour grenier du Viala vers 1430 probablement, mais il reste aussi d'importants vestiges de l'époque des Templiers.  

La Couvertoirade :
à droite sur un rocher élevé, le donjon ou la tour grenier élevée par les Templiers vers 1200. A ses pieds, les écuries ou une bergerie, actuellement en ruines, construites également par les Templiers et laissées à l’extérieur de l’enceinte du village du XVe siècle.
donjon à La Couvertoirade, sur le Larzac

Si le mur Est du chevet plat de l'église des Templiers subsiste encore dans l'église de La Cavalerie et ne constitue plus qu'un témoignage modeste, ce n'est pas le cas ailleurs. Dans la commanderie de Sainte-Eulalie, dans la deuxième moitié du Xlle siècle, les Templiers reconstruisent l'église et en partie au moins l'aile nord de la commanderie avec la tour des quarante.

A La Couvertoirade, c'est le château des Templiers qui est relativement bien conservé, malgré des destructions partielles au XVIIIe ou XIXe siècle, avec son écurie surmontée du pailler. Le château présente un bâtiment trapézoïdal construit sur la partie la plus élevée du château et couvert d'un toit de lauze. C'était le donjon ou peut-être la tour grenier du château.
La porte en arc plein cintre du château, ouverte à côté, était surmontée d'un système défensif appelé bretèche, consistant en un conduit extérieur destiné à protéger la porte en y lançant des projectiles. Ce système inusité dans le reste du département est incontestablement un apport des Templiers, mais où faut-il en rechercher l'origine ?
 

Un lieu d'accueil sur chacun des sites, des visites guidées permettent aux touristes d'appréhender au mieux l'histoire et l'architecture de ces sites, a priori relativement semblables. Ceci à cause des enceintes fortifiées contemporaines et d'aspect identique à première vue, mais qui sont en réalité différentes et surtout complémentaires.

A Sainte-Eulalie, l'on ressentira la fonction de la commanderie, cadre administratif et de gestion, lieu de résidence des commandeurs mis au goût du jour au milieu du XVIIe siècle par le bailli Bernuy de Villeneuve avec sa place ombragée et sa fontaine, la seule sur les sites. Mais c'est aussi un lieu d'exploitation agricole avec la tour grenier des quarante et les bâtiments situés au fond de la cour offrant une architecture vernaculaire.

La Couvertoirade sur le Larzac, la tour porte
La Couvertoirade : depuis l'étage supérieur de la tour-porte du haut (la tour-porte du bas s'est écroulée en 1912), la maison de la "Scipione". Cette belle maison du XVe siècle appuyée à la muraille a subi des modifications aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.
A La Cavalerie, c'est la présence des voies de communication, des échanges commerciaux et des auberges qui dominent toujours. Bien que l'essentiel des terres cultivables du plateau se situent à proximité, dans "la plaine du Temple", et que ce lieu ait aussi une forte vocation agricole.

Isolée, à l'abri des vents, La Couvertoirade conserve de nombreuses traces de la vie au quotidien : lavogne avec son système de récupération et de filtrage des eaux pluviales, jardins au pied des remparts sud existants depuis le XVe siècle, maisons avec leur balet, ancienne mare centrale à présent comblée, citernes "don de l'eau", four banal malheureusement détruit en partie, cimetière et son exceptionnel château des Templiers des années 1200.

Au Viala-du-Pas-de-Jaux, la tour grenier qui domine le village et les environs constitue le phare et le symbole de l'activité passée mais toujours actuelle de plateau, l'agro-pastoralisme. D'importants et spectaculaires travaux de restauration déjà réalisés, et à venir prochainement, vont redonner tout son lustre à cet ensemble architectural, à vocation résidentielle et pas exclusivement agricole comme on le pensait encore il y a peu.

Au-delà des sites majeurs, il faut parcourir le Causse, voir la ferme de La Vialette particulièrement spectaculaire, et des lieux comme Le Rouquet, Cazejourdes, La Blaquérerie, Les Infruts, La Pezade par exemple, dotés également d'un patrimoine ancien lié à la route ou à l'élevage.
Au-delà du bâti, c'est l'ensemble du plateau avec ses jasses, ses lavognes situées sur les drailles et les passades, ses dolines cultivées, ses terres de parcours et ses rochers ruiniformes indissociablement et intimement liés aux sites.
Ici, il faut prendre le temps de voir non seulement l'œuvre de la nature omniprésente sur le Larzac mais aussi celle de l'homme qui, à son échelle, s'y inscrit plus modestement en pointillé mais en parfaite connivence avec elle.
Il est évident que les 640 années de la présence des ordres militaires sur la plus grande partie du plateau du Larzac l'ont marqué dans ses paysages, mais aussi dans son organisation territoriale, et que l'essentiel de ce travail, entamé il y a des millénaires, s'offre au regard et à la curiosité du visiteur sensible à cet héritage.


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