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Article publié dans
Causses & Cévennes
1969 - n° 2
disponible pour 3 €
franco de port
La rédaction a choisi
pour vous...
un article extrait d'un ancien numéro sur les Tours à signaux qui est aussi un hommage à Robert Poujol
Les tours à signaux des Cévennes : l'exemple de la Tour de Canourgue

Le problème des Tours à Signaux est à la fois passionnant et déroutant. Le considérer avec un esprit systématique et simplificateur conduirait à couvrir la carte des Cévennes de réseaux imaginaires de signalisation. Chaque tour, chaque château, chaque sommet deviendrait un maillon d'une chaîne continue de transmission optique. Ce serait mal connaître cette longue période du Moyen Âge, qui commence approximativement en l'an 1000 et qui se termine vers la moitié du XVe siècle, c'est-à-dire à la fin de la Guerre de Cent Ans.
 

Les Tours dites "à signaux" que nous a léguées le Moyen Âge sont le plus souvent les "Castra" ou les "Turies" (les termes de Château et de Tour sont pratiquement synonymes) autour desquelles s'est construite la Féodalité. La Tour, c'est essentiellement le symbole de l'autorité du Seigneur. Si elle se dresse sur un roc escarpé, c'est, certes, pour des raisons de défense, mais c'est aussi pour que les manants, les paysans, la voient de loin, et qu'ils se rappellent que le Seigneur est leur maître et leur protecteur.

Ce n'est qu'au XVe et au XVIIe siècles que les Châteaux quitteront leur socle escarpé pour descendre au flanc ou au fond des vallées, dans des emplacements plus propices. La fonction militaire cèdera le pas à la fonction économique.

Que les tours du premier âge féodal aient eu pour fonction d'observer et de transmettre des signaux n'est pas contestable. Mais la fonction signalisatrice des tours était un attribut parmi d'autres. Elles étaient aussi un donjon (suprême lieu de refuge du seigneur) et un symbole (on hissait à leur sommet le "vexillum", c'est-à-dire l'étendard de l'Evêque de Mende ou du Roi de France).

La Tour de "Canourgue", par exemple, avait les fonctions complexes que nous verrons à la fin de cet article.

Après ce rappel que la prudence en matière historique et archéologique est toujours nécessaire, voyons quels sont les indices certains que nous possédons sur les réseaux de signalisation.
tour de Canourgue
La Tour de Canourgue
photo Robert Poujol

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Nous connaissons d'abord un document d'archives essentiel : il s'agit d'une ordonnance de 1358 "de Monseigneur le Vicomte de Narbonne, Gouverneur et Capitaine Général en ces régions, sur la manière de faire les phares de jour et de nuit aux lieux qui apparaîtront nécessaires pour la sécurité contre les ennemis". Cette ordonnance prescrit que l'on fera des feux la nuit et des fumées le jour sur les tours ou sur les lieux les plus élevés. La garde sera observée, la nuit par deux hommes, et le jour par un seul. L'original de ce document est conservé aux Archives municipales de Nîmes. Cette ordonnance nous révèle le mot "phare", c'est-à-dire "signal lumineux", et nous prouve également qu'on utilisait pour ces transmissions optiques non seulement des tours, mais aussi "les lieux les plus élevés" sans aménagement particulier.

Le deuxième indice certain des réseaux de signalisation est d'ordre toponymique : il s'agit des lieux dits Les Fares ou La Fare. Citons par exemple le Rocher de La Fare qui domine Vialas, d'où on pouvait communiquer par signaux avec plusieurs châteaux. On retrouvera plus loin ce toponyme en trois exemplaires dans le réseau de la Vallée Française.

*

Les Cévennes révèlent l'existence de plusieurs réseaux de Tours à Signaux.
A partir de Sauve, vieille cité des Seigneurs d'Anduze, on pouvait communiquer avec les Tours de Fressac, Durfort et Saint-Roman-de-Codières.
Dans la vallée de la Salindrinque, Lasalle pouvait correspondre par signaux avec le Castellas de Saint-Bonnet, Colognac et les deux Tours de Beauvoir et de Peyre (commune de Soudorgues).
Dans la région d'Alès, la Tour de Saint-Germain-de-Montaigu, dominant Alès, pouvait correspondre au Sud avec les Châteaux de Soucanton et de Montmoirac, et, plus loin, avec la haute tour de Boucoiran qui domine toute la vallée inférieure du Gardon.
Au Nord, les signaux atteignaient la Tour de Puech-de-Cendras, toute proche du moderne château de La Fare, au nom évocateur.
Quant au Château de Portes, il pouvait communiquer avec le Château de Verfeuil, le Castellas de Montclar (commune de Vialas), le Rocher de La Fare, et l'antique motte féodale de Montjoie (commune de Saint-Maurice-de-Ventalon).
Enfin, nous en venons au réseau le plus long des Cévennes puisqu'il pouvait mettre en communication deux points distants, à vol d'oiseau, de 46 kms : à savoir la Tour de Tornac, au Sud d'Anduze, et la Ville de Florac.

réseau de signaux tours à signaux Vallée Française

Ce système de signalisation est axé sur une ligne principale, orientée Sud-Est - Nord-Ouest, et compte, sur son seul axe principal, une quinzaine de points fixes. Sur cet axe, sont branchés des réseaux secondaires desservant une vingtaine de relais.

Il serait trop long de décrire ces 35 points de correspondance par signaux. Il est par contre capital de se rappeler que, dès le XIIe siècle, la famille d'Anduze, une des plus puissantes du Languedoc, était en possession, notamment, de la Vallée-Française, de Barre et de Florac.
On peut donc aisément imaginer que la Maison d'Anduze, à partir du Roc Saint-Julien-d'Anduze, qui constituait, sa Tour à signaux majeure, avait cherché à transmettre (ou à recevoir) des messages d'alerte jusqu'à Florac.
La chose avait été rendue possible en utilisant une série de points élevés dont les principaux étaient : le plateau de Sueille (au-dessus de St-Jean-du-Gard), le Signal de St-Pierre, la chaîne des Rocs de la Vallée-Française, Barre, Le Rey et St-Laurent-de-Trèves.


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Voyons d'un peu plus près le réseau de signaux de la Vallée-Française qui est, au fond, le tronçon central du réseau Anduze-Florac.

Faute de documents d'archives, les seuls indices certains sont toponymiques. En aval de la vallée, le vieux Castellas de Saint-Etienne-Vallée-Française veille sur le confluent du Gardon de Sainte-Croix et du Gardon de Saint-Germain qui se réunissent pour former le Gardon de Mialet. Cette ruine, assortie d'une Tour rectangulaire, porte trois noms : le Castellas, la Tour de Lancize et la Tour de La Fare.
A ses pieds, se trouve la ferme de La Fare. De cette Tour rectangulaire, le signal partait en direction du Roc de la Carrière (altitude 721 m), puis du Roc à double sommet communément appelé Castel- vieil (92,4 m et 921 m), puis du Roc de Témelac (1.003 m), puis du Castellas de Barre (1.015 m).

Revenons au sommet double de Castelvieil. A ses pieds se trouvent deux fermes abandonnées : l'une appelée Castelvieil, et l'autre Les Fares. Il est incontestable que la Tour de La Fare (près de Saint-Etienne-Vallée-Française) et la pointe de Rocher dominant Les Fares sont des vestiges toponymiques de Tours à signaux.

Sur le plan archéologique, la Tour de La Fare est un monument digne d'intérêt. Elle avait deux niveaux d'habitation, séparés par un plancher. Sa hauteur est d'une dizaine de mètres. La voûte terminale a disparu. Ses dimensions intérieures sont de 2 m x 3,50 m. Les murs, en moëllons de schiste épais et bien appareillés, ont 90 cm d'épaisseur.


Le Roc à double sommet de Castelvieil présente aussi des vestiges archéologiques intéressants. Sur la pointe "Les Fares", on aperçoit des traces de fossé. Sur la pointe "Castelvieil", on découvre une excavation, régulièrement taillée dans le rocher, ayant à peu près 3 m de largeur, 5 m de longueur, et 90 cm de profondeur. Le petit côté du rectangle est entaillé d'une sorte de créneau tourné vers le fond de la Vallée-Française.

Du côté opposé, vers la vallée de Saint-Martin-de-Lansuscle, on découvre la Tour Fontanilles. Il est certain que le Roc double de Castelvieil servait à la communication entre la Vallée-Française et la Vallée de Saint-Martin-de-Lansuscle. L'excavation taillée dans le Roc pourrait être le fondement d'une Tour à signaux disparue.
La Tour qui dominait le Castellas de Barre a également disparu, mais il reste les traces d'un fossé qui la protégeait.
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En définitive, les points de signalisation de la Vallée-Française (axe principal) appartenaient aux deux catégories prévues par l'Ordonnance de 1358 du Vicomte de Narbonne, à savoir :
- Le Signal de Saint-Pierre : lieu élevé,
- La Fare : Tour,
- La carrière : lieu élevé,
- Castelvieil : Tour,
- Roc de Témelac : lieu élevé,
- Barre : Tour.
Et la Tour de Canourgue, dira le lecteur pressé, qu'en faites-vous ?

Elle se dresse, magnifique et énigmatique, au fond de la Vallée-Française, sur un éperon à mi-pente. Elle ne joue aucun rôle d'ans le réseau principal Anduze - Barre - Florac. Elle est au centre d'un réseau secondaire de creux de vallée dont nous allons tenter d'expliquer l'histoire.

Si le haut suzerain de la Vallée-Française était, au XIIe siècle, le Seigneur d'Anduze, le principal vassal, dominant toute la haute Vallée, était le Seigneur de Barre. La famille de Barre exerçait des droits féodaux sur les trois paroisses de Barre, le Bousquet-de-la-Barthe et Molezon. Des membres de cette famille étaient Seigneurs de Biasses et de Canourgue.
Ce qui est actuellement la commune de Molezon recouvre l'ancienne paroisse de Molezon - (circonscription religieuse) et l'ancienne communauté d'habitants de Biasses - Canourgue (circonscription civile), communauté qui a existé jusqu'en 1789.
Comme c'était la coutume au Moyen-Age, la famille de Barre possédait à la fois l'église de Molezon et les châteaux de Biasses et de Canourgue.
Nous pensons avoir découvert à la fois le mystère du nom et de la fonction de la Tour de Canourgue. L'église de Molezon, en effet, a été fondée par le Chapitre Cathédral de Mende. C'est ce que révèle une Bulle du Pape Calixte II datée de 1123. Pour défendre cette église et sa dominicature relativement riche, le Chapitre Cathédral, associé vraisemblablement avec le Seigneur du lieu, construisit le Château de Canourgue, qui porte le nom des "Chanoines" de l'Eglise Cathédrale de Mende.
L'implantation actuelle de la Tour, tout-à-fait anti-économique, s'explique par le souci d'observer l'aval de la Vallée pour renseigner et protéger, en amont, la paroisse de Molezon, appartenant aux Seigneurs de Barre.
Plus tard, en 1307, lorsque le Paréage entre l'Evêque de Mende et le Roi de France opéra la répartition des fiefs entre ces deux Suzerains, la ligne formée par la Tour Fontanilles, la Tour de Canourgue, Biasses, Mazaribal, le Pompidou, et le Follaquier (dans la Vallée Borgne) constitua une sorte de frontière. Au Nord-Ouest de cette ligne, les paroisses de Saint-Martin-de-Lansuscle, de Barre, de Molezon et du Pompidou, restèrent terres épiscopales. Au Sud-Est, la basse Vallée-Française devint terre royale.

La Tour de Canourgue est donc essentiellement une Tour-frontière (avec ses voisines les Tours de La Rouvière et de Biasses). Sa fonction signalisatrice s'exerce au profit d'e la haute Vallée. Elle observe, en aval, la région de Sainte-Croix. Elle communique avec l'église de Molezon et le village de Mas Bonnet pour les renseigner. Elle peut communiquer avec Barre par l'intermédiaire de la Tour d'Arnafres (qui dominait les trois châteaux de Masaribal, et dont il reste de nets vestiges). Elle communique avec le Pompidou, lui-même en rapport avec le Château du Follaquier et la Tour de La Fare, dans la haute Vallée-Borgne.

Souvent décrite, la Tour de Canourgue est presque intacte. Elle a plus de 15 m de hauteur. Elle avait cinq niveaux d'habitations séparés par des planchers auxquels on accédait d'échelle en échelle. Les dimensions extérieures sont de 4,20 m x 4,20 m. Ses dimensions intérieures de 2,40 m x 2,40 m. L'épaisseur des murs est de 90 cm. La voûte terminale est intacte. Elle est percée d'un trou carré d'ans un angle. Les ouvertures sont toutes tournées vers l'aval de la vallée, du côté d'où pouvait venir le danger. La porte était à l'origine surélevée et on ne pouvait y accéder qu'avec une échelle. Une petite garnison de 4 à 5 hommes pouvait s'y enfermer pendant plusieurs semaines à condition d'être munie de boissons et de provisions. La sécurité de toute la haute Vallée dépendait de sa vigilance.


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SimpIes rochers balayés par les vents, ou tour majestueuse comme celle de Canourgue, jalons de l'organisation féodale d'une grande famille comme celle des Anduze, ou borne frontière du domaine d'une famille moyenne comme celle de Barre, les Tours à signaux sont les pierres vivantes de l'Histoire des Cévennes. Elles ne livrent leurs secrets qu'à ceux qui les interrogent longuement. Elles constituent surtout des trésors inestimables de notre patrimoine culturel et touristique. Aussi ceux qui se sont donné pour tâche de protéger et de faire connaître des Tours comme celle de Canourgue ont droit à nos plus chaleureux encouragements.

Robert Poujol

  Après la rédaction de cet article, nous avons appris que la voûte supérieure de la Tour de Canourgue s'était effondrée à la fin du mois de Mars dernier. Souhaitons que le Service des Monuments Historiques, qui avait déjà l'intention de consolider la base de la Tour, puisse prendre les mesures d'urgence qui s'imposent pour préserver ce monument de 15 m de hauteur, d'un effondrement total.

R. P.
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Note de la Rédaction
M. Robert Poujol espère que son étude donnera l'envie à une organisation de jeunesse de tenter l'expérience de transmettre des signaux la nuit, d'Anduze à Florac. Cela lui paraît tout à fait réalisable et il est tout disposé à prêter son concours technique à cette opération. Nous espérons beaucoup que cette proposition originale de M. Robert Poujol trouvera des échos parmi les jeunes amis du Club Cévenol.



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