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Article publié dans
Causses et Cévennes
1950 - n° 1 & 2 -
p. 12
La rédaction
a choisi pour vous...
Histoire littéraire des Cévennes

Sous ce titre, M. Jean Susini, professeur au Lycée d'Alès, a publié, récemment, un ouvrage dont le compte-rendu entre à double titre, dans le cadre de "la Chronique Méridionale", à titre littéraire mais, non moins, à titre régional.
 

Le plan de l'ouvrage a été de rappeler les noms de tous les écrivains nés dans l'ambiance des Cévennes et de signaler également ceux des romanciers et poètes ayant, dans leurs oeuvres, parlé d'elles, de leurs attraits touristiques et des habitudes particulières de leurs habitants.

Des noms encore connus de tous ont pris place dans le mémento de M. Jean Susini ; d'autres, parfois oubliés des jeunes générations, ont été opportunément ravivés par son travail. De ce nombre, a été celui de Ferdinand Fabre, au premier rang des écrivains régionaux, à la fin du siècle précédent, rival d'André Theuriet dans la psychologie délicate et, comme lui, sachant décrire le cadre agreste où se déroule le roman, aussi bien que les sentiments lui en donnant les éléments essentiels.
Demandez actuellement, parmi les moins de trente ans, même très cultivés, de vous citer rapidement quelques noms d'écrivains notables de notre région.
Combien, après Florian, Mistral, Daudet, dans la phalange des disparus, après les noms d'André Chamson, de Raoul Stéphan, d'Elisabeth Barbier, de Marie Mauron, de Marc Bernard, parmi les contemporains, songeront-ils à citer celui de Ferdinand Fabre ? Et, pourtant, quelles silhouettes a-t-il dessinées ! Bien plus, on se rappelle, parfois, le nom d'un des personnages typiques, l'abbé Tigrane ou l'oncle Célestin, sans bien en rattacher le visage à l'oeuvre du père spirituel.
Raoul Stéphan
Raoul Stéphan

Allons plus loin. Si, dans un autre mode d'examen littéraire, il est demandé à un adolescent de la présente génération quel auteur a créé le personnage de l'abbé Tigrane, il est vraisemblable que l'interrogé, songeant au Paradou, vous répondra naïvement Zola, et qu'un autre confondra "mon oncle Célestin" avec "l'abbé Constantin".

Plus significatif encore, plus avant dans la confusion totale, car il s'agit ici de vagues sonorités nominatives, tel autre jeune contemporain à qui nous demandons de citer quelques oeuvres de Ferdinand Fabre répondra, sans y voir malice : "Le siège de Caderousse", "Le sermon de M. Siste" ! Fabre, Favre, pour bien des adolescents de 1950, c'est le même nom languedocien.

Qui sait si Florian n'a pas dû à son nom moins courant, très sonore, de se mieux détacher dans un long passé littéraire ?

*

Pour en revenir au juste et bel hommage rendu par M. Jean Susini à l'oeuvre de Ferdinand Fabre, expertement présente dans la rentrée au jour dont il la fait bénéficier, elle va plus loin et plus haut que le cadre cévenol, elle intéresse toute la littérature française.
Le jour où l'on publiera une histoire générale consacrée aux écrivains français de la fin du 19e siècle, Ferdinand Fabre y retrouvera la place normale qu'il occupa de son vivant. Ceux qui auront entretenu son souvenir, aux heures d'évaporation, seront alors consultés avec profit et M. Jean Susini est déjà du nombre. A ce titre son "Histoire Littéraire des Cévennes" mérite mieux qu'un prix régional et entre dans le domaine des lauréats de l'Académie Française. En lui donnant un de ses prix, la docte compagnie aura occasion de réparer un peu l'erreur commise en ne jugeant pas digne, précédemment, Ferdinand Fabre de venir prendre place sur un de ses fauteuils aux côtés d'André Theuriet dont nous venons de signaler l'orientation littéraire analogue.

Romain Roussel
Romain Roussel
Dans le même cadre que Ferdinand Fabre, d'autres écrivains notables du Languedoc d'hier ou d'aujourd'hui, Vigne d'Octon, Raoul Stéphan, Romain Roussel, André Chamson, Devoluy et Georges Baumes, qu'il appelle très justement le continuateur de Ferdinand Fabre, Elisabeth Barbier, Léo Larguier, Edmond Guiraud, Léon Alègre, Maurice Chauvet et bien d'autres ont leur nom cité et, ce qui est mieux, leur oeuvre analysée avec sagacité et parfaite compréhension.

En ce qui concerne le travail effectué, l’Histoire Littéraire des Cévennes ne mérite que des éloges, mais elle est entachée de lacunes regrettables. Nous insistons sur le terme regrettable en raison même de l'intérêt que présente ce qui n'a pas été oublié et qui augmente d'autant plus notre dépit des absences constatées.

*

Au premier plan, nous plaçons l'œuvre si attrayante, par sa vérité, nous pourrions dire photographique, de Jules Reboul, le père des "Contes ardéchois", de "Babet le Sage et ses Amis", de "Jacques Baudet", de "Paule de Chambaud" et du "Village ensorcellé". Comment diable a pu se produire l'oubli de l'oeuvre de Jules Reboul si importante dans l'étude des milieux paysans vers la fin du 19e siècle et le début du 20e ?
Jules Reboul n'a peut-être pas décrit abondamment les arbres ou les sites des Cévennes ; il s'est surtout occupé des hommes, mais n'en sont-ils pas également le reflet ? André Chamson, lui-même, auquel près de vingt pages sont consacrées, avec raison du reste, ne place-t-il pas, dans la plupart de ses romans l'étude psychologique des personnages avant la description du décor ? Peut-on objecter, d'autre part, que Jules Reboul, parlant surtout de l'Ardèche, déborde un peu des Cévennes ? Mais Ferdinand Fabre, si louablement mis en tête des romanciers cévenols par M. Jean Susini, n'a-t-il surtout évoqué la bordure des montagnes ? L'Ardèche, le Vivarais, ne sont-ils pas aussi imprégnés d'air cévenol que l'Hérault et le Rouergue ?

Pour ne pas critiquer plus longtemps M. Jean Susini, nous allons supposer que son imprimeur a égaré, en cours de mise en pages, le chapitre consacré à Jules Reboul. De cette perte d'intéressantes copies, il y a eu quelques autres victimes. Nous aurions aimé voir rappelés les poèmes d'Eloy-Vincent qui a si bien évoqué les cîmes cévenoles et leur attachante parure :

Et les couchants l'un après l'autre à l'horizon
Couvraient d'or le feston des voisines Cévennes.

Et vous, vieux châtaigniers cévenols où les ans
Laissèrent en passant le meilleur de leur trace,
Vous qui tendez le bras comme un aïeul embrasse.

*

Nous aurions aimé la mise en valeur qu'elle méritait, dans la partie scientifique de l'oeuvre d'Emilien Dumas sur le sous-sol des Cévennes, tenant une si importante place dans la carte géologique du Gard, un rappel de l'apport de Gabriel Carrière, un de nos prédécesseurs à la conservation du Musée Archéologique de Nîmes, à la paléontologie des Cévennes.

  Et enfin, après l'évocation d'Alès, au temps où Alphonse Daudet l'honorait de sa présence comme répétiteur au lycée, nous aurions été non moins intéressés par les pages que consacre au camp de Jalès, de mémoire historique si notable, dont a parlé son frère Ernest dans son étude sur les conspirations royalistes dans le Midi de la France. Le camp de Jalès était dans l'Ardèche, c'est entendu, mais nous venons de plaider pour le droit qu'avait l'Ardèche d'être comprise dans le cadre cévenol, qu'elle ne déborde pas, mais auquel elle s'intègre.
Et puis, enfin, c'était une occasion de rappeler le souvenir d'Ernest Daudet, honorant autant que son frère, dans le domaine de l'histoire, ses origines languedociennes - quoique n'ayant pas séjourné en Alès, mais seulement à Nîmes... et à Privas.

*

Que M. Jean Susini ne se formalise pas de ces critiques plus ou moins masquées sous l'allusion à un manuscrit perdu. Si nous ne trouvions pas, au travail de cet écrivain, une valeur réelle, nous sentirions moins le dommage des quelques lacunes peut-être un peu trop acrimonieusement soulignées.

En réalité, l'Histoire littéraire des Cévennes est appelée à devenir un précieux dictionnaire et nous aurions voulu que chaque ayant-droit y trouve sa place. Peut-on plus exactement exprimer la considération méritée pour un travail ? D'intérêt moyen, celui de M. Jean Susini n'aurait pas retenu notre attention d'aussi rigoureuse manière. D'intérêt majeur, dans un domaine qui nous est cher, celui de la glorification régionale, il nous a trouvé particulièrement exigeant.

Henry Bauquier


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